jeudi 19 mai 2011

YVAN COLONNA : LE PUZZLE

YVAN COLONNA : LE PUZZLE

Les témoins oculaires se succèdent désormais à la barre. C'est un mauvais moment à passer pour l'accusation. Leur diversité est telle (origine, profession...) qu'il est inimaginable que leur témoignage pourrait avoir été obtenu par des moyens inavouables. Ils vont tous dans le même sens : TOUS sont favorables à Yvan Colonna. Il y a ceux qui n'ont pas vu le crime d'assez prêt pour décrire des visages. Ceux-là parlent de deux hommes autour du préfet. La police a besoin de trois pour pouvoir caser Colonna.
Et puis, il y a ceux qui ont vu avec plus de précision. Leurs témoignages sont capitaux. Ceux-là disent explicitement : le tueur que nous avons vu n'était pas Yvan Colonna. Ici, une remarque importante. Ces témoins ne disent pas : je ne reconnais pas... Ils disent : ce n'est pas... La nuance est de taille. La première formule peut indiquer qu'on a oublié, que les choses sont devenues floues. La seconde affirme : je me souviens du visage que j'ai vu ; ce n'est pas celui de Colonna. Il y a malheureusement des journalistes pour faire comme si c'était du pareil au même. Il en est même qui osent écrire : "Aucun des témoins n'a formellement reconnu Yvan Colonna". Cette formulation (malhonnête ? ou venant de quelqu'un qui maîtrise mal la langue ?) laisse entendre que la balance penche plutôt en faveur de l'identification mais que les témoins n'en sont pas tout à fait certains. Alors que la réalité dit exactement le contraire. C'est avec de telles formulations qu'on a forgé dans une partie de l'opinion l'idée que ce Colonna, il est très vraisemblablement coupable. 
Mais laissons ces gens-là régler leurs propres démêlés avec la déontologie du journalisme. Et intéressons-nous à Joseph Colombani. 
Joseph Colombani était, rappelons-le, l'organisateur du concert auquel se rendait le préfet, l'ami de ce même préfet, responsable départemental de l'UMP et bras droit du président de l'exécutif corse. Autant dire un homme qu'on ne peut pas soupçonner d'avoir été soudoyé par la défense. Depuis le premier procès son témoignage n'a pas varié. Il est extrêmement précis et il est l'un de ceux qui affirment : l'assassin que j'ai vu n'est pas Yvan Colonna. Mais, cette fois-ci, son témoignage prend un relief particulier. Pourquoi ?
La veille, le lundi 9 octobre, venait à la barre M. Schlinger, expert en balistique auprès de la Cour d'appel de Paris et de la Cour de cassation. Un homme difficilement contestable. Or, au cours du procès en première instance (novembre et décembre 2007), l'accusation s'était tiré une balle dans le pied, si on ose dire, en posant à un autre expert la question de la taille du tireur. La réponse avait été : le tireur était nécessairement au moins aussi grand que la victime (1 m 83). Ce détail disculpait Colonna (1 M 71). Ce point était si brûlant qu'au cours du premier procès en appel, l'expert produit par la défense avait été l'objet d'attaques en règle et de manoeuvres (illégales) destinées à le  discréditer. Tout cela était si grave, que la Cour de Cassation s'est appuyée sur ce point pour annuler l'arrêt de la cour d'appel. 
C'est dire si le rapport de M.Schlinger était attendu. Que dit ce rapport (on peut le lire dans son intégralité sur le site des comités de soutien d'Yvan Colonna)? Que les angles des trois tirs qui ont atteint Claude Erignac et dont chacun était mortel, dépendent de trois paramètres : la taille du tireur et la déclivité du terrain, la position de la victime, la distance de tir. Trois balles (A, B et C) traversent le crâne du préfet. On ne peut rien affirmer quant à leur ordre chronologique mais l'expert estime que la balle A est vraisemblablement la dernière. Cette balle peut avoir été tirée par un homme de 1 m 70 et plus. Pour les deux autres ( B et C), la probabilité milite en faveur d'un homme mesurant au moins 1 m 80. Et plus la distance de tir est grande, plus le tireur doit être grand. C'est d'autant plus vrai si cette distance est de 70 cm au moins.
L'accusation, lundi soir, exultait. Elle pensait que la question de la taille du tueur avait fait long feu puisque l'expert commis par la défense n'excluait pas totalement une taille de 1 m 70. Yvan Colonna redevenait un assassin possible : il était donc le tueur ! 
 
Hélas pour l'accusation, un dossier comme celui-ci est un véritable puzzle. Aucune pièce ne se suffit à elle-même. Mais c'est leur assemblage dans le bon ordre qui donne le sens et la solution.
La pièce du puzzle qu'il faut accoler au rapport d'expertise balistique est précisément le témoignage de Joseph Colombani. (On verra d'ailleurs que celui de Marie-Ange Contart est un autre élément complémentaire sur la question de la distance de tir et celle du nombre des assassins auprès du préfet). Le déroulement de la scène de meurtre que décrit l'ami du préfet confirme d'abord que l'expert ne se trompe pas quand il estime que le tir A est le troisième ( à bout touchant). Il indique ensuite que les tirs A et B  ont été effectués à une distance qu'on peut évaluer à au moins 70 cm. Et voilà comment la taille du tueur que l'accusation et les parties civiles croyaient évacuées revient au premier plan. Si on ajoute les témoins qui ont vu un tueur de grande taille, tout cela fait un tout très cohérent : la taille d'Yvan Colonna exclut qu'il soit l'assassin.
J'utilise ici une formule catégorique. Je le fais d'autant plus volontiers que chaque fois qu'on a évoqué la taille du tueur, devant moi, au cours de l'une des conférences-débats que j'ai animées, j'ai refusé d'accorder une trop grande importance à cet argument. Je savais en effet que Joseph Colombani décrivait une victime cassée vers l'avant au moment où elle est atteinte par le premier tir. Sa position me faisait penser que, dans ce cas,  le paramètre de la taille du tireur avait peu d'importance. J'avais tort. Le rapport de M.Schlinger montre avec quelle méticulosité tous les éléments ont été pris en compte.  Même si le préfet était penché en avant, l'angle de tir et la distance (indiquées par les témoignages oculaires) impliquent un tireur plus grand qu'Yvan Colonna.
J'ai rappelé au début de ce billet que les témoins les plus imprécis ne parlent que de DEUX hommes sur les lieux. L'accusation et les parties civiles se sont évertuées à leur faire dire qu'ils ne pouvaient pas exlure que le troisième pouvait être caché dans une partie invisible. Certes, qui pourrait affirmer que Ben Laden n'était pas caché dans une cave à proximité puisque nul ne l'a vu ? Cet argument est un peu surprenant. Car si le troisième homme était opérationnel, il était forcément sur place et quelqu'un l'aurait aperçu. Alors, on dit, il était derrière l'angle du restaurant qui donne sur l'impasse et Joseph Colombani ne pouvait pas l'apercevoir. Sans doute. Mais si on tient compte du fait que si Colombani prenait la rue en enfilade et ne pouvait pas voir le début de l'impasse, Marie-Ange Contart, elle, voyait parfaitement ce début d'impasse. On ne voit donc pas où se trouvait ce troisième homme. 
Un puzzle, on vous dit... Et la figure qui se dessine peu à peu sous nos yeux est bien celle de l'innocence.
Roland LAURETTE
"Yvan Colonna, l'innocence qui dérange" l'Harmattan, fin avril 2011. 

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